Imprimer le devoir de mémoire dans l’esprit d’un enfant est extrêmement efficace. Comme l’adulte a tendance à résister, il est logique de s’en prendre plutôt aux petits, qui sont sans défense, malléables, fragiles. Au fond, ces derniers ont tout du citoyen idéal, infantilisé, qui est le fantasme de tout homme fort. Un rêve de pouvoir absolu sur les êtres qu’aucun Etat moderne ne peut plus s’arroger. Modeler l’être humain est le rêve commun des dictateurs – de ceux qui le sont véritablement et de ceux qui les singent. L’hebdomadaire britannique The Economist n’a-t-il pas représenté en couverture Sarkozy en Napoléon juché sur un cheval blanc ?
Très admiré en Italie, envié même, Sarkozy se révèle un personnage singulier, non pas génial comme il le voudrait, mais particulièrement capricieux, frôlant souvent le ridicule. Sa dernière proposition sur la Shoah est, à cet égard, emblématique. Et il s’agit bien d’une trouvaille : à la différence de l’idée, une “trouvaille” est le plus souvent opportuniste, elle est synonyme de stratagème, d’astuce, d’expédient. Il en va ainsi pour l’adoption d’enfants gazés par d’autres enfants : l’initiative est à la fois d’une légèreté stupéfiante et imprégnée d’ignorance militante. Elle est spectaculaire et brutale. Seul un homme qui refuse la maxime de Socrate “Connais-toi toi-même” peut penser qu’il serait salutaire pour un enfant de s’identifier à un autre enfant de son âge jeté dans les fours crématoires. Sans doute peut-il l’imaginer, avec terreur. Mais s’identifier ? Il n’y a qu’une seule façon de rendre cette identification possible sans traumatisme : il faut travestir l’Histoire en conte de fées et peindre le monstrueux de couleurs kitsch. Mais, au passage, l’identification morbide devient non plus un apprentissage ludique de la mémoire, mais précisément ce qu’a voulu Sarkozy, à savoir un hochet.
Il faut se méconnaître soi-même pour oublier l’enfance à ce point. Bien des gens ont eu dans leur enfance un ami imaginaire, par solitude ou pour se distraire, par profondeur ou par imagination – en tout cas, par attrait du merveilleux. Puis vient le moment, longuement médité, où l’on dit adieu à l’ami imaginaire et où commence la confrontation avec l’autre véritable, vivant, qui fixe nos limites et les siennes. Mais comment prendre congé du petit Aaron ou du petit Moshé sans se sentir épouvantablement coupable ? Comment l’enfant pourra-t-il s’en détacher sans commencer par haïr ce fardeau dont l’école l’a chargé sans lui demander son avis ?

Assaisonner l’espérance d’une dose de terreur

Et pourtant, il y a de la méthode dans cette folie, et les discours de Sarkozy sur la religion le confirment. Le président a découvert ce qu’il y avait de fascinant et de profitable dans trois domaines précis – la foi, l’école et la mémoire (surtout la mémoire de la Shoah) –, fascinant parce qu’ils ébranlent les esprits, leur imposent le silence ; profitable parce que valorisant pour celui qui les utilise, même s’il ne se soucie pas des conséquences.
Dans son discours à Saint-Jean-de-Latran, le 20 décembre dernier, Sarkozy les a affrontés tous ensemble, s’en prenant à ce qui en France est un mythe : l’instituteur, qui, d’après lui, “jamais ne pourra remplacer le curé ou le pasteur”. L’enseignant peut toutefois se racheter : il faut pour cela qu’il accepte la méthode qu’ont employée les curés pendant des siècles pour modeler les consciences et qui consiste à assaisonner l’espérance d’une certaine dose de terreur, des méthodes aujourd’hui minoritaires au sein même de l’Eglise.
Voilà la laïcité ignorée, enterrée, car incapable d’éveiller l’espérance. En plus, Sarkozy exalte cette “radicalité de la vie” dont il est en train de faire son emblème, en privé comme en public, dans une confusion de plus en plus grotesque. Cette radicalité de la vie est érigée en modèle, promue par un Etat qui fusionnerait intégralement avec son président. L’émotion se substitue à la raison, le déséquilibre à l’équilibre. A cette aune, nous appartiendrions tous au Hezbollah, ces fous de Dieu dont l’endoctrinement nous aurait fascinés. C’est pourquoi non seulement les pédagogues se rebellent contre cette “trouvaille”, mais encore plusieurs associations antiracistes et de défense des droits de l’homme. Dans les sociétés plurielles d’aujourd’hui, tout le monde va-t-il devoir instaurer cette “relation d’identité” avec les enfants de la Shoah ? Les chrétiens aussi ? Les musulmans aussi ? Et si ce doit être avec le petit juif, pourquoi pas aussi avec le petit Tsigane, qui lui aussi est mort dans les camps, ou l’esclave noir ou l’enfant algérien, le tout dans une dangereuse concurrence entre les victimes ?
La Shoah est inimaginable pour l’adulte aussi. Il suffit de lire le roman de Jonathan Littel Les Bienveillantes [Gallimard], pour comprendre combien cet abîme est indicible. L’effroi que suscite chaque page, le macabre qui vous submerge, comment peut-on penser, désirer faire porter ce fardeau par un enfant ? Mieux vaut que les enfants fassent l’expérience de la peur et de l’horreur à travers les contes de Grimm et d’Andersen ou les romans de Kipling. Leur confier le soin de s’identifier aux bourreaux ou aux victimes n’est que le cruel caprice de quelqu’un qui fait joujou avec la mémoire, sans savoir ce dont il se souvient.

[ desmotscratiquement transmis par Gilles D. ]