Lazare Ponticelli. Un accent Italien de petit enfant pauvre, orphelin, illettré, fuyant la misère, arrivé seul, à 9 ans, un matin de 1906 à la gare de Lyon avec pour seul bagage et seul possession des « chaussures » qu’il s’était lui-même fabriqué... Un immigré clandestin, sans papier, venu comme tant d’autres depuis, poussés par la faim, la misère et l’espoir d’une vie plus douce en France.

C’est assez étrange et pour tout dire paradoxal de voir ceux qui se sont fait élire sur un programme de chasse aux immigrés et qui ont instauré un Ministère de l’Immigration, élever au rang de héro et d’exemple pour tous, un homme (un enfant à l’époque) qui serait aujourd’hui traqué et expulsé sans autre motif que la France ne l’aurait pas choisi…

Il faut rappeler ici que si Lazare Ponticelli est français, il ne l’est devenu qu’en 1939 et qu’il n’a pu servir la France que dans les rangs de la légion étrangère (en fait son équivalent de l’époque) car justement il n’était pas français au début de la guerre et qu’il ne pouvait pas « servir » dans l’armée française. Il faut aussi rappeler qu’après deux ans de guerre et dés que l’Italie est entrée, elle aussi, dans le conflit mondial, il a été « versé » d’autorité dans l’armée italienne…

On est obligé de faire le parallèle avec tous ces enfants scolarisés en France (certains nés ici) et dont les parents sont soumis à une « invitation (douce litote) à quitter le territoire »… Les écoles de France sont remplies d’enfants qui sont traumatisés à l’idée que l’un de leurs camarades avec qui ils vivent depuis des années, ne soit pas présent le lendemain en classe car expulsé puisque leurs parents, selon la terminologie à la mode, « n’ont pas vocation » à rester en France… Etrange façon de promouvoir dans la tête de nos enfants les valeurs d’égalité et de fraternité (sans parler de la liberté) de la République.

Durant la cérémonie, le Président de la République a parlé de ce jeune enfant venu trouver en France « une vie meilleure » car la misère était grande dans son pays, et il a ajouté que « c’était là une tradition française d’accueillir ici ceux qui cherchent un avenir meilleur ». En quoi la situation des asiatiques, des africains et des autres immigrants est elle différente aujourd’hui qu’hier ? Ne fuient-ils pas eux aussi la misère, ne sont-ils pas eux aussi victimes de la guerre économique mondialisée, ne cherchent-ils pas eux aussi un avenir meilleur pour eux et leurs enfants ? Et si par malheur un nouveau conflit venait à éclater, ne feraient-ils pas eux aussi le choix de défendre ce pays qui les a accueilli ?

Lazare Ponticelli a dit plusieurs fois que pour lui « c’était naturel de défendre son pays d’accueil » et que « c’était une façon de dire merci au pays qui lui avait donné à manger ! ».

Etrange accent, car au moment où l’on enterrait ce héro national, on ne pouvait s’empêcher de penser à d’autres disparus, des immigrés eux aussi, mais qui sont entrés sur le territoire français sous forme de cadavre ! Et l’on a vu à ce moment là (3 juin 2007), le ministre de l’immigration se rendre à Toulon pour « dire l’émotion de la France ». Mais si, par bonheur pour eux, ses hommes étaient arrivés vivant, qui serait venus les « accueillir » sur notre territoire ? Un ministre rempli d’émotion ou la police ? On ne peut s’empêcher de penser aussi à cette femme, chinoise d’origine, Chulan Zhang Liu, terrorisée par la présence de la police dans son immeuble de Belleville à Paris en septembre 2007 et préférant sauter par la fenêtre plutôt que de se faire arrêter faute de papier… Elle aussi, sans doute, espérait une vie meilleure en France… Mais elle est morte à cause de cette politique inique de chasse aux immigrés mis en place par ceux-là même qui « admirent » aujourd’hui Lazare Ponticelli….

Pour mon documentaire « Adieu 14 » j’ai recueilli la parole des derniers poilus en vie, dont bien sûr Lazare Ponticelli et je garde en mémoire quelques paroles riches d’enseignements. Ils étaient des hommes dont il faudrait s’inspirer plutôt que de jouer sur la corde sensible de l’émotion immédiate provoquée par leur mort…

Lazare Ponticelli est allé plusieurs fois témoigner dans les écoles de sa ville « Le Kremlin Bicêtre » pour dire aux enfants toute l’horreur que la guerre lui inspirait. Pour leur dire aussi que si la vie n’est pas toujours facile, il faut toujours garder espoir et courage !

Quant à Louis De Cazenave, il ne perdait jamais une occasion de rappeler que s’il était parti « la fleur au fusil » en 1914, il était revenu pacifiste ! Il disait aussi qu’outre les horreurs de la guerre, ce qui l’avait rendu pacifiste, c’était de voir comment les hommes sont traités différemment selon leurs origines, même en temps de guerre ! Car Louis De Cazenave avait fait la guerre avec un régiment de tirailleurs sénégalais qui à l’époque bien que français n’étaient pas tout à fait assez égaux pour avoir droit au même traitement et se voyaient réserver les missions les plus dangereuses ! Et Louis De Cazenave savait de quoi il parlait, car son régiment fut en première ligne lors de l’offensive Nivelle en avril 1917 au Chemin des Dames…

Et comment oublier les paroles de Ferdinand Gilson qui après la guerre, réfléchissant aux raisons de celle-ci, fut convaincu que « la dispersion des langages » et donc « l’incompréhension entre les peuples » en était l’une des causes principales. Ainsi, il s’est mis à apprendre l’Allemand, seul, avec des livres, le soir après le travail… Bien que résistant contre le nazisme, il continua toute sa vie à parler allemand. Ainsi jusqu’à son dernier jour il faisait des mots croisés dans la langue de Goethe…

Lors de l’hommage national rendu au dernier poilu, Max Gallo, « l’intellectuel de gauche », l’ancien porte parole de François Mitterrand devenu chevènementiste et rallié au nom de l’ouverture au sarkozysme depuis sa nomination à l’académie française, a prononcé l’éloge funèbre de Lazare Ponticelli. Il a articulé son discourt sur la fameuse phrase de Primo Levi, « Si c’est un Homme ». On aimerait que nos dirigeants actuels articulent leur politique de l’immigration avec ce même prisme de lecture et n’oublient jamais que derrière chaque immigrant… il y a un Homme !